28 mars 1887, à l’approche du port de Yumington.
Quand le vapeur fit rugir sa sirène trois fois, Ockham Stryker était sur le pont depuis deux heures déjà. Accoudé au bastingage, il distinguait maintenant les premières lueurs du port de Yumington qui perçaient faiblement la nuit gonflée d’un brouillard humide et glacial.
Il regarda l’heure à sa montre gousset et se dit à mi-voix : « Ainsi, à vingt-cinq ans, le 28 mars à cinq heures dix-sept du matin s’ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de ta vie. »
Lui revinrent en mémoire ses souvenirs d’enfant solitaire sur les bancs de l’assistance publique, puis ceux des facultés de droit et de sciences, puis ceux de son service militaire. Trois ans à naviguer comme sous-officier scientifique au service de sa Majesté, à parcourir mers et colonies, à parfois affronter des peuples ennemis.
Ce souvenir raviva la douleur fantôme de son épaule droite, transpercée il y a plus d’un an, par la sagaie d’un guerrier Masaï. Il pouvait presque ressentir une seconde fois le métal percer sa chair, buter puis riper sur sa clavicule. Par réflexe il porta sa main gauche à son épaule et fit jouer celle-ci en lui faisant effectuer de petits mouvements de rotation. La douleur s’évanouit un peu moins rapidement qu’elle était apparue.
Il n’avait plus besoin maintenant de plisser les yeux pour apercevoir distinctement les lumières tremblantes de Yumington. Il pouvait même observer dans la nuit la silhouette sombre d’un dirigeable flotter paresseusement près de la tour d’amarrage du port.
Les premiers voyageurs commençaient à sortir de leurs cabines pour assister à l’entrée du King of Seas dans le port.
Un homme du même âge que Stryker, vint appuyer les manches de son peignoir de soie rouge sur la barre d’acier du bastingage. Il sortit de sa poche un briquet à mèche ainsi qu’un paquet de cigarettes. Le regard perdu dans la nuit, et sans même regarder Stryker, il lui tendit le paquet.
« Une cigarette ? »
— Volontiers, merci.
Stryker prit l’un des deux tubes blancs, le porta à ses lèvres et l’homme lui tendit la flamme de son briquet.
— Les Indes, n’est-ce pas ?
— Oui, deux longues années.
Le jeune homme prononça ces derniers mots sur un ton qui ne masquait en rien son désenchantement.
— L’idée ne m’avait pas paru mauvaise au début. Mais quel pays ennuyeux. Rien à voir avec ce que l’on peut lire dans les livres.
Le jeune homme se tourna vers Stryker et lui tendit la main. La poignée de main du jeune homme était franche et ferme, contrairement à ce qu’auraient pu laisser penser ses propos désabusés.
— Gibson Edward Folkstrom Junior.
— Ockham Stryker. Folkstrom… Des industries Folkstrom ?
— C’est bien cela.
Folkstrom souffla une longue bouffée dans l’obscurité.
— Vous voyagez pour affaires vous aussi ?
— Non. J’achève mon service.
— J’ai eu la chance d’y échapper. Avec le recul je me demande si je n’aurais pas dû l’effectuer, moi aussi. Enfin, me voilà de retour. Je vais pouvoir enfin retrouver les joies de la ville, des filles, de la vie oisive d’un riche héritier.
Folkstrom prononça ses mots sans conviction comme s’il imaginait cette perspective avec lassitude.
— Vous devez trouver indécent que je me plaigne de la sorte, n’est-ce pas ?
Stryker choisit de ne pas répondre car il n’avait aucune opinion à ce sujet. Plus exactement, il se gardait de porter un quelconque jugement sur les gens, plus encore sur leurs comportements. Son enfance comme les choses étranges qu’il avait rencontrées lors de ses voyages, l’avaient dépouillé de la moindre ambition de juger.
Folkstrom finit sa cigarette et d’une pichenette fit voler son mégot dans les eaux noires et grasses du port.
— Bien, je crois qu’il est temps pour moi d’aller m’habiller pour ne pas faire attendre le chauffeur de Folkstrom Père. Cela a été un plaisir Stryker.
Folkstrom porta un index à son front en guise de salutation et s’en alla comme il était venu.
Stryker plongea la main dans sa poche, en retira deux feuilles allongées d’un vert profond, huma leur léger parfum et les porta à sa bouche. La mastication de ce qu’il appelait ses feuilles à mâcher vivifiait ses neurones, avait-il l’habitude de se dire tout en ignorant volontairement les effets secondaires : dépendance, nervosité excessive, et parfois hyperactivité. Cette fois-ci, les substances libérées par le végétal, ne lui firent l'effet que d'un bref coup de fouet.
Une impression de déjà-vu imprégnait sa conscience. Il avait sans doute vu le visage de Folkstrom Junior dans la presse, avide de potins et des frasques des fils de la haute société de Yumington. À moins que ce ne fût dans un article qui évoquait la Tour Folkstrom, cette tour qui défrayait la chronique non seulement par sa hauteur mais aussi par la technique très avancée qui avait été employée pour sa construction. Cet édifice dont il pouvait à présent distinguer la silhouette écrasante dans le jour naissant.
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