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09 Mars
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Pas plus grande que ça

On m’a téléphoné à la maison       assez tôt le matin         je suppose que c’était le lendemain de             mais on ne m’a pas précisé quand exactement               juste que   voilà       et on m’a dit qu’elle voulait que je vienne          pour la voir

Moi      je n’en croyais pas mes oreilles        je n’arrivais pas à      Elle était très bien suivie     très très très bien      je ne comprends toujours pas comment     en plus elle est jeune     plus jeune que moi     et même plus jeune que ma sœur c’est dire

Un mois avant tout était nickel     s’il y avait eu un problème on l’aurait vu     sauf pour le poids      eux l’évaluaient à un kilo et demi      c’était pas gros     cinq cents grammes en plus ça n’aurait pas fait de tort     mais elle, elle avait beaucoup grossi     elle faisait de la rétention d’eau     elle a fait de l’arthrose aussi     tout noirs, ses pieds !     Elle avait demandé si     mais il paraît que ça n’a aucun rapport

Les docteurs sont allés dans sa chambre     lui expliquer     ils ont pris le temps qu’il fallait      ça devait pas être facile pour eux non plus        et les infirmières, oh elles ont été super     vraiment     mais elles pouvaient pas faire autrement, hein     elles le lui ont dit et redit vous avez eu un des meilleurs gynécos vous n’avez rien à vous reprocher

Puis on la lui a laissée     elle était avec son mari, sa mère     ses beaux-parents aussi sont venus très vite      et ils sont restés autour d’elle     tous ensemble avec elle dans la chambre       plusieurs heures      jusqu’à ce qu’arrivent les     fallait bien leur laisser faire la mise en           tout ça

Quand tout a été prêt         à moins que la famille n’ait donné les coups de fil pendant que        donc on me l’a juste annoncé       en me proposant des horaires de visite

Moi       pour ma sœur il y a trois ans      je n’avais pas voulu       pas pu      je ne voulais pas y aller, non, oh non !     je ne voulais pas      je ne pouvais pas       mais je ne savais pas quoi dire pour       ou pour ne pas       je serrais mon poing sur le cornet       et ça me serrait la gorge      tout me revenait    
tout ça me semblait vraiment trop      vraiment au-dessus de mes forces

Mais j’ai pensé à elle       à ses forces à elle mon dieu        alors j’ai demandé s’il était possible de lui parler personnellement      juste quelques mots

Je l’ai eue en ligne        elle ne pleurait pas          elle avait même une bonne voix, j’ai trouvé          j’ai voulu dire ce qu’on dit dans ces cas-là        déjà que des cas pareils c’est pas évident       mais j’ai à peine pu placer une phrase ou deux       c’est elle qui voulait me parler, en fait      et elle voulait que je vienne     absolument         elle me répétait « si, si, viens la voir, viens ! »         moi j’essayais de     mais rien à faire     « viens la voir ! » qu’elle me répétait

Elle insistait tellement que       bon, on est des amies si proches       et puis on me l’avait souligné       déjà  la veille elle m’avait citée parmi les personnes à prévenir sans faute alors                 alors oui                 j’ai fini par lui dire oui

Nous avons convenu que je la retrouverais au         là-bas         oui, ils avaient choisi de  recevoir là             ma sœur, elle avait refusé         catégoriquement  
ce  sera chez nous ou nulle part        cette nuit        au moins cette nuit       une nuit dans sa chambre à lui    et ça sur un ton         personne n’avait osé la contredire       même les        non, personne

On s’est fixé rendez-vous à quinze heures     avant l’arrivée de toute la parenté    comme ça on sera entre nous, elle m’a dit        allez, je compte sur toi        et merci

Quinze heures    ça m’en laissait à peu près quatre        quatre heures devant moi     pour me préparer à                   ça

Enfin j’y suis allée      et j’étais pas à  mon aise hein !     mais j’y suis allée   puisqu’elle comptait sur moi

Sur place je l’ai d’abord revue       on s’est embrassées très fort      c’était la première fois depuis cinq semaines      depuis qu’elle avait arrêté de travailler, on préférait se téléphoner       ça la fatiguait moins

Elle avait l’air bien      pâle mais vu les      et elle parlait      oui oui, c’est elle qui expliquait      elle m’a tout raconté      tout      en détail      et je voyais qu’à certains moments elle avait les yeux qui        brillants     avec les paupières qui battaient plus vite       mais à d’autres moments elle souriait presque     ça devait la soulager quelque part

Mais après        fallait voir         fallait aller voir          la petite

Les premières secondes     je n’ai osé regarder que les photos     toute une série de polaroïds         on les avait arrangés devant         sur une table basse
de façon à  écrire quatre lettres       L, U, C, E

Puis j’ai relevé les yeux              vers elle              vers Luce

Je l’ai vue       et je l’ai regardée, oui           ils avaient déposé plein plein plein de petites peluches tout autour d’elle        comme pour la sieste

Mon dieu                           ça m’a fait drôle

Elle était                                                           mais belle

Si belle          et soulagée, elle aussi             reposée, tiens     c’est ça, on voyait qu’elle était reposée       au milieu de tous ses doudous       avec comme un petit sourire en coin !

Je l’ai aspergée d’un peu d’eau bénite      puis j’ai fermé les yeux       pour prier mais j’y arrivais pas               je me rappelais ma sœur, mon beau-frère           tout le monde attendait chez eux, comme ma sœur l’avait exigé          on était les uns sur les autres dans leur petit appartement           mais quel silence quand ils sont rentrés            quand ils ont passé le seuil        avec sur les bras leur boîte, là          si, si, vraiment une petite boîte         pas plus grande que ça

C’est tout petit un cercueil de nouveau-né

J’ai rouvert les yeux        je l’ai regardée une dernière fois      et là, la question m’a déboulé dans le crâne : est-ce que dans sa petite boîte Louis était aussi beau que Luce ?

Maintenant j’espère  que oui              oui, je l’espère

J’espère

Christine Sepulchre

Christine Sepulchre

Christine Sepulchre, Verseau lit(tér)aire, apprend à dessiner et à lire avec des profs particuliers: Tintin, Gaston, Buddy Longway, Corto Maltese... Ado, fait des bulles; adulte, nage jusqu'à la page. A enseigné les arts plastiques recyclables en Belgique, puis le belge langue étrangère en Italie. A pêché et parfois rédigé la perle en presse quotidienne wallonne. Ecrit (poèmes, nouvelles, scénarios, autolouanges...). Révise et réécrit. Vous fera avec plaisir partagé écrire à votre tour. 

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26 comments

  • Lien vers le commentaire Monique Posté par Monique

    J'ai pleuré...

    Mercredi, 09 Mars 2011 12:21
  • Lien vers le commentaire Pierre Posté par Pierre

    Il y a cette douloureuse respiration dans le texte, dans l'écriture même. Une sobriété fine et délicate, qui passe, dans un murmure. Merci Christine Sépulchre.

    Mercredi, 09 Mars 2011 12:51
  • Lien vers le commentaire véronique Posté par véronique

    les blancs, qui sont encore des mots

    Mercredi, 09 Mars 2011 13:04
  • Lien vers le commentaire benoit Posté par benoit

    Un très beau texte
    Une ponctuation très juste
    Merci Christine

    Mercredi, 09 Mars 2011 13:43
  • Lien vers le commentaire Catherine Posté par Catherine

    absolument bouleversant...

    Mercredi, 09 Mars 2011 13:57
  • Lien vers le commentaire gauder Posté par gauder

    Très naturel et émouvant.Merci pour ce beau texte.

    Mercredi, 09 Mars 2011 17:13
  • Lien vers le commentaire corentin candi Posté par corentin candi

    J'estime que vous avez le droit de publier des textes comme celui-ci.

    Mais pas tout seul !

    Quand on publie un texte comme celui-là, on contracte l'obligation morale (j'ai longuement pesé ces deux mots : une Obligation, et une Obligation MORALE) de le faire suivre d'un autre texte. Une farce désopilante, qui nous emmène loin, un texte moins beau, mais plus gag, un texte enlevé.

    Vous avez une heure.

    Ce que vous avez brisé en moi, vous allez le reconstruire. ET VITE !!!

    Jeudi, 10 Mars 2011 16:03
  • Lien vers le commentaire GAlm Posté par GAlm

    Dur très dur - mais si juste...
    Bravo!

    Dimanche, 13 Mars 2011 15:19
  • Lien vers le commentaire Christine Posté par Christine

    Merci à toutes et tous de ce partage d'émotions!
    Cela m'encouragera à sortir d'autres textes de leur "mûrissoir" (une caisse remplie de brouillons, tenus au tiède par le postérieur de mes chats qui apprécient l'endroit pour y méditer ou siester...)

    @ Corentin: le texte déjanté que vous exigez dans l'heure a été écrit en 2009 et publié en 2010, sous le titre "Ceci est une fiction" dans le recueil de nouvelles "Tout bascule", issu du concours éponyme organisé en 2010 par la Communauté française.

    Le recueil est disponible chez Indications: http://www.indications.be/index.php?option=com_content&task=view&id=1048&Itemid=102
    et en téléchargement en format pdf sur http://www.indications.be/images/Tout_bascule/tout%20bascule.pdf

    Mercredi, 16 Mars 2011 16:31
  • Lien vers le commentaire Anne Posté par Anne

    C'est touchant.
    La preuve qu'on se sent gtoujours un peu géné, face à des situations pareilles.

    Lundi, 21 Mars 2011 13:42
  • Lien vers le commentaire Georges RICHARDOT Posté par Georges RICHARDOT

    Très brillant ! Cela me touche.

    Lundi, 21 Mars 2011 18:01
  • Lien vers le commentaire Annanou Posté par Annanou

    Merci pour l'invitation à te lire, je n'ai pas regretté le déplacement. Plume coeur et âme à l'unisson, c'est bon de te retrouver. biz. Annanou

    Lundi, 21 Mars 2011 18:11
  • Lien vers le commentaire Anne Posté par Anne

    Texte émouvant, tout en retenue, aux émotions suspendues par les blancs...

    Lundi, 21 Mars 2011 19:14
  • Lien vers le commentaire Brigitte Laplanche Posté par Brigitte Laplanche

    Bouleversant, émouvant... dur aussi, parfois mais en même temps beau. Merci de ton invitation et peut-être à bientôt des retrouvailles écrivantesques??
    Brigitte L
    PS: j'aime énormément ton autoportrait

    Mardi, 22 Mars 2011 10:01
  • Lien vers le commentaire théophile de giraud Posté par théophile de giraud

    S’il m’est permis d’introduire une note quelque peu discordante… Selon Théognis, et à sa suite une pléthore d’autres poètes-penseurs, « le mieux pour l’homme est de ne pas naître ; ensuite, de mourir le plus tôt possible »

    Ce texte, secoué comme certains bébés, nous décrit donc un nouveau-né heureux : il ne connaîtra pas de catastrophe nucléaire ni, pire encore, les affres de devoir cheminer dans notre abominable société.

    Hérodote évoque une tribu thrace qui se lamentait à la naissance d’un enfant et festoyait au décès d’un des leurs : que n’avons-nous la même sagesse, la planète s’en porterait mieux.

    Schopenhaueriennes salutations,

    Théophile de Giraud

    Mardi, 22 Mars 2011 17:33
  • Lien vers le commentaire Josette Carpentier Posté par Josette Carpentier

    Très juste, très progressive, cette nouvelle fait sûrement trembloter bien des mentons. Bravo, Christine!

    Mardi, 22 Mars 2011 22:03
  • Lien vers le commentaire Ariane Posté par Ariane

    d'abord surprenant, déconcertant même, de quoi vous titiller l'envie de le relire à bas mots, à bas bruit, pour se l'inoculer en douceur... ensuite juste beau, très beau, très juste. Continue Christine à déployer les ailes de ta belle plume et à ouvrir les yeux de ton beau regard sur le monde... Amitiés. Ariane

    Mercredi, 23 Mars 2011 21:18
  • Lien vers le commentaire Christine SEPULCHRE Posté par Christine SEPULCHRE

    Rebonjour

    Tout d'abord merci aux commentateurs venus nous rejoindre en deuxième semaine et salut aux quelques Scribécrivants qui s'y retrouvent.
    L'émotion que soulève ce texte est à la mesure de mon hésitation à le publier. Un tel sujet semble faire partie des derniers tabous, être très peu abordé. Plusieurs lecteurs m'ont confié avoir vécu cela et ne s'en être quasi jamais confiés jusqu'ici. Si cette émotion peut les aider à faire le deuil, mes lignes ne seront pas que littérature.

    @Théophile : si dans mes jours sombres je penche à penser comme Théognis - et ces temps-ci ses disciples ont du grain bien noir à moudre, entre tsunami, nucléaire dit civil, guerres dites saintes etc. - d'autres jours habités d'écriture, d'amitié rééquilibrent un peu la balance. L'enfant thrace s'est évité le nucléaire mais il a aussi raté Schopenhauer...
    Je vous souhaite une balance russe comme celle de Vera Pavlova:
    "Sur un des plateaux, la joie/ Sur l'autre le chagrin /Le chagrin est plus lourd/ Voilà pourquoi la joie est plus haute.

    Jeudi, 24 Mars 2011 00:54
  • Lien vers le commentaire Pascale Posté par Pascale

    Très beau...no comment....
    Et l'autoportrait donc...
    PAscale

    Vendredi, 25 Mars 2011 11:40
  • Lien vers le commentaire théophile de giraud Posté par théophile de giraud

    @ Christine :

    Merci pour cette magnifique formule de Vera Pavlova : tellement vraie !

    Bravo aussi pour votre texte : il va en effet là où peu s’aventurent, j’apprécie !

    Toujours en dansant tauromachiquement, tabassons les tabous !

    Belle continuation à vous,

    Théophile

    Samedi, 26 Mars 2011 15:59
  • Lien vers le commentaire MARIODIL Posté par MARIODIL

    J'aime ce style d'écriture vif tout en action : c'est comme au cinéma, on voit les images défiler.

    Mardi, 05 Avril 2011 19:44
  • Lien vers le commentaire françoise Posté par françoise

    TR7S JOLI

    Jeudi, 07 Avril 2011 20:59
  • Lien vers le commentaire Françoise Posté par Françoise

    Je ne sais que dire ce n'est pas que je sois tellement surprise depuis toujours c'est sa passion écrire écrire écrire mais aujourd'hui est venu le temps de la maturité originalité sensibilité talent quoi! Bravo kiki encore....
    (annule le commentaire-gag précédent-

    Samedi, 09 Avril 2011 13:25
  • Lien vers le commentaire Durieux Ginette Posté par Durieux Ginette

    J'aime beaucoup et le style "petites phrases" toute en retenue et qui explosent aussi. Comme les émotions que l'on vit, que l'on retient, que l'on partage,... entre la pudeur et la générosité et la peur.
    Très "forte" ta nouvelle.
    Merci Christine.

    Dimanche, 08 Mai 2011 12:11
  • Lien vers le commentaire Dominique H. Posté par Dominique H.

    Oh quelle suptile finesse pour faire passer l'émotion, magnifique, et j'ai beaucoup aimé!

    Dimanche, 15 Avril 2012 14:39
  • Lien vers le commentaire Dominique H. Posté par Dominique H.

    Magnifique et extrêmement touchant, tu as su trouver les mots à mettre aux maux, ce texte m'a beaucoup émue.

    Dimanche, 15 Avril 2012 14:44

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